Le traitement des migraines chez la femme enceinte
Introduction
La migraine est une pathologie qui affecte entre 15 et
17 % des femmes(1,2). La majorité de celles-ci sont en âge de procréer. Comme les migraines sont influencées par les changements hormonaux, leur incidence varie lors de la grossesse. Un premier épisode de migraine pourra se produire durant la grossesse chez 10 % des patientes et les migraines peuvent être exacerbées lors du premier trimestre particulièrement pour les migraines avec aura(1, 3-5). Au cours du deuxième et troisième trimestre, une diminution de la fréquence des épisodes, voire une rémission complète est observée chez 55 à 90 % des femmes(5). Après laccouchement, la fréquence des migraines redevient la même quavant la conception et ce, dès la première semaine post-partum(1,5). Leffet de lallaitement sur la fréquence des migraines est inconnu(1).
Les épisodes de migraines naugmentent pas les risques pour le ftus ou lors de laccouchement sils sont détiologie primaire(5). En contrepartie, lusage de certains médicaments lors de la grossesse ainsi que pendant lallaitement peut comporter des risques.
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Tableau I : Classification de la FDA* (15). |
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A. Aucun
risque. Études contrôlées chez la femme enceinte nont pas démontré de toxicité. B. Aucune preuve de risque pour lhumain. Études chez lanimal nont pas démontré de risque mais aucune donnée chez lhumain OU Études chez lanimal ont montré un risque qui na pas été confirmé chez lhumain. C. Possibilité de risque ne pouvant être écartée. Études chez lanimal ont démontré un risque et ny a pas de données chez lhumain OU Aucune étude chez lanimal ni chez lhumain mais les bénéfices peuvent lemporter sur les risques. D. Preuve de risques chez lhumain. Études chez lanimal, lhumain ou les deux ont démontré des risques. Les bénéfices peuvent parfois lemporter sur les risques. X.Contre-indiqué. Études chez lanimal, lhumain ou les deux ont démontré des risques qui dépassent les bénéfices. |
Pathophysiologie
Divers mécanismes sont postulés pour expliquer lorigine de la migraine(6). Une vasoconstriction suivie dune vasodilatation des vaisseaux sanguins au niveau du cervelet et des méninges est une des hypothèses émises. Des études délectromyographie ont montré une plus grande contraction musculaire lors de migraines. Un autre des mécanismes avancés implique la sérotonine. En effet, des niveaux élevés de sérotonine au système nerveux central diminueraient les épisodes de migraines(6). Cette hypothèse supporte lutilisation des agonistes sérotoninergiques. Il est fort probable quune combinaison de ces trois mécanismes soit impliquée dans létiologie de la migraine(6).
On sait que les épisodes de migraine sont reliés aux changements hormonaux puisquils peuvent être influencés entre autres par le cycle menstruel et les contraceptifs oraux(4,5). Il est possible que la diminution de la fréquence des migraines soit reliée aux taux destrogènes élevés et stables durant la grossesse(5). Le retour des symptômes après laccouchement serait relié à la diminution rapide de ces concentrations en post-partum(5). Cette hypothèse nexplique toutefois pas lexacerbation notée lors du premier trimestre(5).
Traitement
Le traitement des migraines chez la femme enceinte doit tout dabord être constitué de mesures non pharmacologiques afin déviter le plus possible lemploi des médicaments(1,4,5). Les facteurs qui causent ou exacerbent les épisodes doivent être évités(1,6). Le repos et lapplication de compresses froides sur la tête sont des mesures à privilégier(5,6). Les massages, la relaxation ainsi que le biofeedback ont été démontrés efficaces à 80 % dans une étude chez 30 patientes enceintes(3). Malgré tout, un petit nombre de patientes souffrira de migraines plus sévères qui nécessiteront un traitement médicamenteux. Le tableau I présente la classification du risque des médicaments durant la grossesse, telle que définie par la Food and Drug Administration (FDA).
Lacétaminophène :
Lacétaminophène est le premier choix de traitement chez la femme enceinte(4,5,7). Bien que la molécule traverse la barrière placentaire facilement, elle na pas deffet tératogène(7). Lacétaminophène ne possède pas deffet sur lutérus(4,7). Les doses à utiliser sont les mêmes que dans la population générale.
Laspirine et les anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS) :
L'aspirine et les AINS représentent le deuxième choix de traitement après lacétaminophène seul(1,7). Ils ont sensiblement le même effet sur la femme enceinte et son enfant mais lutilisation dun AINS tel libuprofène ou le naproxène est préférable(7). Les AINS ne comportent pas de risques de malformations et peuvent donc être utilisés de façon sécuritaire au cours du premier et du deuxième trimestre(5,7). Les molécules les plus étudiées durant la grossesse sont libuprofène, lindométhacine et le diclofenac qui partagent avec le naproxène un risque de catégorie B(4, 7). Lutilisation des AINS à partir du troisième trimestre est par contre risquée. En effet, les AINS, par leur effet inhibiteur sur la synthèse des prostaglandines, diminuent les contractions utérines et prolongent la durée de la grossesse(1,4,5,7). Le travail peut aussi être prolongé par la prise dAINS(1-7). Les AINS augmentent le risque de saignement à la fois chez la mère et lenfant(4,5,7). Chez ce dernier, les risques sont encore plus importants sil naît prématurément(7). De lhypertension pulmonaire parfois fatale est décrite suite à la fermeture du canal artériel relié à la prise dindométhacine par la mère(7). Cet effet a aussi été rapporté avec le diclofenac(7). Il est probable que tous les AINS incluant laspirine puissent causer ce problème(4,5,7).
Une exposition aux AINS avant la naissance semble causer une diminution de la fonction rénale réversible chez le nourrisson. Une incidence augmentée dentérocolite nécrosante a aussi été remarquée chez les enfants ayant été exposés in utero aux AINS(7). Lutilisation des AINS au-delà de la 28e semaine de grossesse est donc risquée(7). Quant aux nouveaux inhibiteurs sélectifs de la COX-2, ils ne sont pas recommandés lors de la grossesse en raison dun manque de données; par contre, la prise accidentelle des COX-2 lors du premier trimestre nest toutefois pas une indication davortement (7).
Les analgésiques narcotiques :
Dans le cas dattaques plus sévères où lacétaminophène ou les AINS ne sont pas suffisants, lacétaminophène peut être utilisé en combinaison avec la codéine(7). Il faut toutefois utiliser les analgésiques narcotiques de façon ponctuelle pour éviter la dépendance à la fois de la mère et de lenfant(4). De même, lutilisation dopioïdes aux environs de laccouchement peut causer une dépression respiratoire ou des symptômes de sevrage chez le nourrisson(7). Les préparations dacétaminophène et de codéine vendues sans ordonnance contiennent aussi de la caféine. Cette substance ne comporte pas de risque pour le foetus si elle est utilisée à des doses inférieures à 300 mg par jour. Des doses plus élevées peuvent entraîner des avortements spontanés, des morts in
utero et ont été associées à un petit poids à la naissance(4). La morphine peut être utilisée dans le traitement du status migrainosus(4). Des effets tératogènes ont été observés chez les animaux mais la morphine ne cause pas de malformations chez lhumain(7).
Les agonistes sérotoninergiques :
Le traitement de la migraine modérée à sévère dans la population générale sest amélioré au début des années 1990 grâce à la mise en marché des agonistes du récepteur 5-HT1B/1D aussi appelés les triptans. Cinq molécules sont sur le marché canadien, le sumatriptan (ImitrexMD), le naratriptan (AmergeMD), le
rizatriptan (MaxaltMD), le zolmitriptan (ZomigMD) et lalmotriptan (AxertMD)(8). Peu de donnés sur leurs effets durant la grossesse sont disponibles(7).
Le sumatriptan est embryoléthal chez le lapin à des doses proportionnelles à celles utilisées chez lhumain par rapport à la surface corporelle. Des anomalies au niveau des vaisseaux sanguins cervico-thoraciques et du squelette sont aussi rapportées. Par contre, ces problèmes nont pas été rapportés chez le rat(4,9). La compagnie qui commercialise le sumatriptan, Glaxo Wellcome, tient un registre des grossesses exposées au médicament. Les données du registre sont à la fois prospectives et rétrospectives. Sur 264 femmes exposées lors du premier trimestre entre janvier 1996 et octobre 2000, on recense 15 avortements spontanés et 10 enfants ayant eu des malformations (9).
Dans une étude de cohorte prospective réalisée par les chercheurs de Glaxo Wellcome, on a inclu 9861 femmes qui consommaient du sumatriptan par voie sous cutanée(10). Durant létude, 76 femmes sont devenues enceintes et ont été exposées au sumatriptan au premier trimestre. Aucune différence entre le groupe exposé et le groupe témoin (patientes souffrant de migraines mais non exposées au sumatriptan) na été observée. Dans une étude suédoise, on a demandé à des femmes enceintes depuis 10 à 12 semaines de rapporter les médicaments pris après la conception(11). Des 658 enfants exposés au sumatriptan seul ou en combinaison (chez 24 enfants), 18 sont nés avec des malformations (2,7 %). Ce pourcentage se compare à celui prévalant dans la population générale (3,6 %). Neuf malformations majeures ont été recensées mais nont pas été reliées avec lusage du sumatriptan. Shuhaiber et ses collègues, ont mené la première étude prospective comparant des femmes ayant reçu du sumatriptan lors du premier trimestre à des femmes atteintes de migraines traitées avec de lacétaminophène et
des AINS(3). Aucune différence statistiquement significative na été observée entre les groupes quant à lissue de la grossesse, lâge gestationnel ou le poids de naissance du nourrisson. Lincidence des malformations majeures était la même dans les groupes. Les auteurs ont donc conclu que lusage du sumatriptan durant le premier trimestre de la grossesse ne causait pas de malformations chez lenfant. Dans un même ordre didées, une étude danoise incluant un plus petit nombre de patientes est arrivée aux mêmes conclusions concernant les malformations majeures(12). Elle note toutefois un risque accru daccouchements prématurés dans le groupe sumatriptan comparé aux groupes contrôle des femmes nayant pas pris le sumatriptan et des femmes en bonne santé. En résumé, le sumatriptan ne semble pas tératogène chez lhumain mais le petit nombre de cas documentés ne permet pas déliminer totalement cette possibilité(9). Sil est consommé de façon accidentelle au cours du premier trimestre, il ne sagit pas dune indication davortement. Son usage chez la femme enceinte nest suggéré quau cours du premier trimestre et devrait se limiter aux attaques très sévères, réfractaires aux autres modalités de traitement(7) .
Le naratriptan est connu pour être tératogène à haute dose chez lanimal(9). Les données chez lhumain sont actuellement insuffisantes pour recommander son utilisation tout comme celle du rizatriptan et du zolmitriptan(9). Il en va de même pour lalmotriptan, commercialisé au Canada en 2004.
Ergotamine :
Lutilisation de lergotamine et des autres dérivés de lergot est contre-indiquée durant la grossesse. Plusieurs rapports de cas concernant des problèmes de vasospasmes chez la mère et lenfant existent. Bien que lergotamine ne soit pas prouvée tératogène, ces réactions idiosyncrasiques en rendent lusage potentiellement dangereux(9).
Prophylaxie
En raison de la diminution de la fréquence des épisodes observée lors du deuxième et troisième trimestre de la grossesse, peu de femmes auront besoin dun traitement prophylactique(1). Les indications dune prophylaxie chez la femme enceinte sont des attaques fréquentes de longue durée pour lesquelles le traitement na pas été efficace et des attaques associées à des nausées et vomissements(5,7). Lobjectif de la prophylaxie nest pas déliminer complètement les épisodes de migraines mais bien de diminuer leur fréquence et/ou leur intensité de 50 %(2). Les différents agents doivent être utilisés en monothérapie(5). Les agents prophylactiques devraient être cessés environ deux semaines avant laccouchement(7).
Les b-bloqueurs, en particulier le propranolol, représentent un choix intéressant pour la prophylaxie de la migraine(7). Ils ne sont pas tératogènes chez lhumain mais des effets indésirables tels un retard de croissance intra-utérin (14 %), de lhypoglycémie (10 %), de la bradycardie (7 %) et une dépression respiratoire (4 %) peuvent survenir chez le nouveau-né(4-5,7,9). Des doses de propranolol de 160 mg et plus par jour représentent un risque plus élevé de complications(9). Les antidépresseurs tricycliques tels lamitriptyline et la nortriptyline pourraient être efficaces chez certaines femmes(5). Des enfants sont nés avec des membres plus courts suite à une exposition à lamitriptyline. Les antidépresseurs tricycliques devraient être évitées lors du premier et troisième trimestre de la grossesse(4,5). Le pizotifène (SandomigranMD) est une autre molécule utilisée en prophylaxie dans la population générale. Son usage nest pas recommandé lors de la grossesse puisque peu de données sont disponibles(7). Lacide valproïque, parfois indiqué en prévention des migraines, provoque une augmentation des risques danomalies du tube neural ce qui en empêche lutilisation chez la femme enceinte(5).
Contrôle des nausées et des vomissements reliés à la migraine :
La migraine est souvent accompagnée de nausées et de vomissements qui peuvent être nuisibles à la fois à la mère et à lenfant. Le métoclopramide et le dimenhydrinate sont deux agents relativement sécuritaires pouvant être employés pour le contrôle des nausées et vomissements(1,5,7). La dompéridone est contre-indiquée chez la femme enceinte tandis que les neuroleptiques, particulièrement la prochlorpérazine peuvent être utilisés si les bénéfices lemportent sur les risques(5).
Que faire chez la femme qui allaite?
Lacétaminophène demeure lagent de premier choix durant lallaitement. La dose maximale pouvant être reçue par lenfant est denviron 0,45mg/kg ce qui est nettement en deçà des doses utilisées en pédiatrie. Une dose occasionnelle daspirine noccasionne pas de problème chez le nouveau-né. En effet, aucun désordre de la coagulation ni de syndrome de Reye na été rapporté lors de lallaitement. Si un usage régulier daspirine devenait nécessaire, un traitement avec un AINS serait un meilleur choix, libuprofène étant le premier choix dans cette classe dagents. Il y a pour linstant peu dexpérience avec les inhibiteurs sélectifs de la COX-2 et ces agents devraient être évités. Les analgésiques narcotiques devraient être utilisés sur une courte période et leurs effets sur lenfant surveillés étroitement(4, 13).
Le sumatriptan peut être utilisé occasionnellement chez la femme qui allaite. Même si la molécule est excrétée dans le lait, lenfant reçoit seulement 3,5 % de la dose maternelle corrigée par le poids. De plus, la biodisponibilité par voie orale du sumatriptan est denviron 15 %. Il ny a pas de cas rapportés sur les effets indésirables du sumatriptan chez lenfant nourri au sein. Les autres triptans ne devraient pas être utilisés chez la femme qui allaite en raison dun manque de données(9, 13).
Puisque la fréquence des épisodes de migraine redevient la même quavant la conception dès la première semaine après laccouchement, certaines femmes auront besoin dun traitement prophylactique. Les b-bloqueurs représentent un bon choix de traitement, en particulier le propranolol et le metoprolol(4, 14). Latenolol et le sotalol, en raison de leur plus grande excrétion dans le lait maternel, sont à éviter. Les effets indésirables des b-bloqueurs comme lhypotension et la bradycardie doivent être surveillés étroitement chez le nourrisson(9).
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Tableau II : Catégorie de risque des agents utilisés pour traiter la migraine(9,16). |
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Agents |
Risque |
Agents |
Risque |
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Analgésiques Acétaminophène Codéine Caféine Morphine Aspirine Ibuprofène Naproxène Indométhacine Diclofenac Agonistes
5-HT1 Sumatriptan Naratriptan Rizatriptan Zolmitriptan Almotriptan |
B C1 B C C2 B2 B2 B2 B2 C C C C C |
Ergotamine Agents
prophylactiques Propranolol Amitriptyline Nortriptyline Acide valproïque Antinauséeux Metoclopramide Dimenhydrinate Neuroleptiques Halopéridol Prochlorpérazine Chlorpromazine |
X C3 C D D B B C C C |
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1= D si usage prolongé 2 = D si
usage au 3e trimestre 3 = D si
usage au 2e et 3e trimestre |
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Conclusion
Le tableau II offre un résumé des principaux médicaments indiqués pour le traitement de la migraine et leur catégorie de risque en grossesse. Le manque de données limite souvent lutilisation des nouveaux médicaments chez la femme enceinte. Les professionnels de la santé doivent se faire un devoir de rapporter la prise accidentelle de ces médicaments afin de documenter leur toxicité réelle et éventuellement augmenter les alternatives de traitement dans cette population.
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Préparé par : Geneviève Laflamme, pharmacienne, hôpital CHUL du CHUQ.
Révisé par : Sylvie Desgagné, B.Pharm, DPH et docteure Danielle Gauthier, MD, hôpital CHUL du CHUQ.
Toute reproduction, en tout ou en partie, de cette publication ne doit être faite que sous autorisation écrite du pharmacien coordonnateur du Centre dinformation sur le médicament.