Un
problème de poids chez les utilisateurs de neuroleptiques
Introduction
Au
cours des dernières années, la pharmacothérapie des troubles psychiatriques
s’est grandement améliorée. Dans la
dernière décennie, la classe des neuroleptiques a particulièrement bénéficié
des avancements de la science avec l’arrivée des neuroleptiques atypiques.
Cependant, plusieurs études récentes semblent montrer une incidence plus
importante des troubles métaboliques chez les utilisateurs de neuroleptiques
atypiques par rapport aux utilisateurs de neuroleptiques classiques(1).
Le gain pondéral causé par les neuroleptiques est parfois associé à une
diminution de la qualité de vie, à une perturbation métabolique et à une
augmentation du risque de maladies cardiovasculaires(2-4). En plus des
effets néfastes au niveau physique, le gain pondéral cause une multitude
d’effets psychologiques négatifs, ce qui peut rendre l’observance au traitement
plus difficile. Dans ce texte, nous reverrons les hypothèses
pathophysiologiques du gain de poids causé par les neuroleptiques les méthodes
de prévention qui peuvent être envisagées et les alternatives de traitement.
Problématique et Pathophysiologie
Selon
des données de la Framingham Heart
Study utilisées pour estimer les conséquences sur la santé d’un
gain pondéral causé par les neuroleptiques, on constate que l’utilisation de la
clozapine associée à un gain pondéral d’environ 10Kg peut prévenir 492 suicides
par 100 000 patients traités(5). Cependant, l’utilisation de ce
neuroleptique était aussi associée à 416 décès par 100 000 habitants reliés
aux comorbidités que provoque la prise de poids(5). En effet, un surplus
pondéral augmente les probabilités de développer un diabète, de l’hypertension,
des dyslipidémies, un infarctus, de l’apnée du sommeil, etc(5).
Dans
la littérature, on mentionne que l’halopéridol, un neuroleptique classique, est
associé à un gain pondéral estimé d’environ un kilogramme après dix semaines de traitement alors que ce
gain est du double au quadruple avec les neuroleptiques atypiques(1).
L’étude Estudio de Investigacion de
Resultados en Esquizofrenia (EIRE) a évalué le gain de poids chez 636
patients atteints de schizophrénie traités avec de la risperidone, de
l’olanzapine, de la quétiapine ou de l’halopéridol(1). L’étude a
démontré que le gain de poids était plus important chez les patients qui recevaient
de l’olanzapine par rapport aux autres molécules(1).
Au
second rang venait la risperidone et finalement l’halopéridol(1).
Les données obtenues avec la quétiapine n’étaient pas significatives(1).
Par contre, d’autres méta-analyses ont démontré que la clozapine, l’olanzapine
et la quétiapine étaient associés à une augmentation de poids plus grande que
la risperidone, permettant le classement suivant des différents neuroleptiques
selon leur propriété à induire un gain pondéral : clozapine >
olanzapine > quétiapine > risperidone > halopéridol(4-6). À la suite de nombreuses études, Allison et
ses collègues ont estimé qu’après 10 semaines de traitement, le gain de poids moyen
était de 4,5kg avec la clozapine, de 4,2kg avec l’olanzapine, de 2,1kg avec la
risperidone et de 1,1kg avec l’halopéridol(7).
Certaines
études démontrent que le gain de poids survient plus fréquemment dans les
premières quatre à 12 semaines de traitement avec des neuroleptiques et que les
patients qui ont déjà été traités avec des neuroleptiques atypiques vont manifester
une augmentation de poids inférieure lors du traitement avec un nouvel agent(6).
Par ailleurs, plusieurs études démontrent la faible relation entre la dose du
neuroleptique et l’ampleur du gain pondéral(1-4-8-9). Finalement, un
faible indice de masse corporelle à l’initiation du traitement s’avère un des
plus importants prédicteurs d’un gain pondéral(10).
L’étude EIRE a
également démontré que les patients qui utilisaient l’olanzapine depuis moins
d’un an présentaient un gain de poids supérieur à ceux qui l’utilisaint depuis
plus longtemps(1). Cette conclusion laisse présager l’existence
d’une certaine phase plateau où le gain pondéral semble se stabiliser. Une
revue de la littérature note un plateau après 39 semaines lors de l’utilisation
de l’olanzapine mais aucun plateau n’a été identifié lors de l’utilisation de
la clozapine(4). En observant 82 patients sous clozapine pendant cinq
ans, on a constaté que les patients présentaient un gain pondéral plus rapide pendant
les douze premiers mois de traitement, mais leur prise de poids continuait avec
une plus faible croissance jusqu’au 46e mois de traitement(9).
Le
gain de poids s’explique souvent à la base par un débalancement de l’équilibre
entre l’apport d’énergie et la dépense énergétique(11). Une revue de
la sur les mécanismes pouvant être responsables du gain pondéral induit par les
neuroleptiques démontre que de nombreux facteurs individuels doivent être pris
en considération, tels l’inactivité physique, le statut socio-économique, les
symptômes négatifs de la schizophrénie et l’exposition à un environnement qui
favorise l’embonpoint(11). Plusieurs données suggèrent qu’en modulant
les mécanismes centraux, les neuroleptiques atypiques modifient la balance
énergétique en stimulant l’appétit(11).
Certaines
hypothèses mentionnent que les neuroleptiques agissent au niveau du centre de
l’appétit, du centre de la satiété ou sur la façon dont le corps utilise
l’énergie, soit en créant de la somnolence et en rendant les patients moins actifs(6).
Les
mécanismes tentant d’expliquer le gain pondéral associé à l’utilisation des neuroleptiques
sont présentés dans quelques études animales et inclus les récepteurs
sérotoninergiques 5-HT2c qui stimuleraient l’appétit et augmenteraient
la masse corporelle(12). L’olanzapine et la clozapine, qui possèdent
une affinité antagoniste particulière envers le récepteur 5-HT2C,
sont reconnues pour le gain de poids qu’elles induisent. Cependant, on constate
que la ziprasidone, qui possède aussi une affinité pour les récepteurs 5-HT2c,
est associée à un gain pondéral minimal. L’hypothèse simple selon laquelle
l’activité des neuroleptiques atypiques sur ces récepteurs expliquerait la
prise de poids n’est pas satisfaite actuellement(11).
Plusieurs
récepteurs sont stimulés par les neuroleptiques et donc plusieurs mécanismes
sont soupçonnés d’avoir une implication dans le mécanisme du gain pondéral, tel
que la prolactine et la leptine(4). Des effets indirects sont
également proposés, tel que l’effet anti-cholinergique des neuroleptiques, qui
provoque une sécheresse de la bouche poussant les patients à consommer plus de
liquides lesquels, s’ils renferment de grande quantité d’énergie, peuvent avoir
un impact sur le poids(6). Par ailleurs, l’effet antihistaminique de
certains médicaments semble également être associé à un gain pondéral.
Prévention
Compte
tenu de l’importance de l’impact négatif du gain de poids sur la santé des
patients, il est important de considérer la prévention. Il est suggéré
d’effectuer un suivi des valeurs pondérales et d’évaluer la pertinence de
changer la médication(13). En effet, il semble important de bien
choisir le neuroleptique utilisé, d’encadrer et de renseigner les patients par
rapport aux effets indésirables, de leur indiquer de surveiller toute
augmentation de leur appétit, d’encourager une bonne alimentation et de recommander
de faire de l’exercice physique pour un minimum de trois périodes de trente
minutes par semaine(13).
Par
ailleurs, il est important que les programmes mis en place soient bien adaptés
à la population qui est ciblée afin que ce soit plus facile pour celle-ci d’y
adhérer. Dans une étude, approximativement
le quart des patients ayant eu un gain pondéral suite à l’utilisation de
neuroleptiques étaient capables de renverser cet effet par un changement de comportement(14).
Certains auteurs affirment que l’intervention la plus efficace consiste en des
visites régulières chez la diététiste(14). D’ailleurs, malgré les
traitements pharmacologiques disponibles, le gain de poids induit par les
neuroleptiques atypiques semble être difficilement réversible sans
l’utilisation d’une diète rigoureuse(6). Selon certains, la mise en
place d’un suivi intensif en début de traitement serait une méthode préventive à privilégier (15).
Traitements
Plusieurs
cliniciens s’entendent pour dire que la première alternative, lorsqu’elle est
possible, demeure de changer le neuroleptique atypique qui procure le gain
pondéral par une autre molécule reconnue moins propice à produire cet effet(16).
Dans une étude avec seize patients traités avec de l’olanzapine et ayant eu un
gain pondéral de plus de 20% de leur poids initial, le simple fait de changer
le neuroleptique pour de la quétiapine a été associé à une perte moyenne de
poids de 2,2 Kg après 10 semaines(5).
Lorsque
la première alternative s’avère inefficace ou impossible il devient possible
d’introduire un nouveau médicament en s’assurant de ne pas provoquer une
exacerbation des symptômes psychiatriques(14-17). En effet, l’ajout d’un
antagoniste des récepteurs histaminergiques a été envisagé par certains cliniciens
car il produirait une perte pondérale par augmentation des concentrations de
cholecystokinine, un peptide associé à une réduction de l’appétit(18).
Par contre, cette option thérapeutique a présenté un succès controversé dans des
études, limitant ainsi son utilisation(15). Dans une étude
randomisée à double aveugle effectuée sur 16 semaines, on a constaté que les
patients sous olanzapine qui prenaient de la nizatidine 300mg deux fois par
jour ont obtenu un gain pondéral de 2,5Kg par rapport à un gain de 5,5Kg chez
les patients sous placebo(5). Par contre, une étude effectuée chez 14
patients utilisant de la famotidine à 40mg par jour n’a pas obtenu de résultats
significatifs(19). Dans certaines études la cimetidine semble
également réduire légèrement les gains pondéraux apportant un questionnement
par rapport à la ranitidine qui n’a pas été étudiée à cet effet. Par ailleurs, il est intéressant de soulever
que l’utilisation de ces molécules n’entraîne pas d’exacerbation des symptômes
psychiatriques. Leur utilisation est donc envisageable malgré la controverse
par rapport à leur efficacité réelle, car en plus des résultats mitigés, certaines
études soulèvent une diminution de leur efficacité au-delà de 16 semaines d’utilisation(15-19).
L’efficacité
de la metformin n’a été étudiée que chez une clientèle psychiatrique
pédiatrique où l’utilisation d’un dosage de 500mg trois fois par jour
permettait d’obtenir une perte pondérale moyenne de 2,93Kg après douze semaines(20).
Chez
une clientèle obèse sans maladie psychiatrique, l’utilisation de la metformin à
un dosage de 850mg deux fois par jour a entraîné une diminution du poids
d’environ 10% après six mois(21). Ces résultats soulèvent l’intérêt
d’évaluer l’efficacité de cette thérapie adjuvante chez une clientèle
psychiatrique adulte.
L’orlistat
pourrait être envisagé afin de réduire le gain pondéral chez les utilisateurs
de neuroleptiques atypiques car son action locale n’exacerbe pas les symptômes psychiatriques
des patients. Cependant, son efficacité limitée et ses nombreux effets
indésirables au niveau gastro-intestinal restreignent son utilisation pour
limiter le gain pondéral(5).
L’utilisation
du topiramate a été envisagée par certains auteurs afin de diminuer le gain
pondéral associé à l’utilisation de neuroleptiques(16). Certains
cliniciens observent une relation entre l’effet et la dose, car des doses plus
élevées semblent produire des pertes pondérales plus importantes De plus, on dénombre plusieurs rapports de
cas relatant les bienfaits de l’utilisation du topiramate pour contrer le gain
pondéral induit par les neuroleptiques(16).
Quelques
études ont obtenu des résultats controversés par rapport à l’utilisation des
inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine (ISRS) pour contrôler la
prise de poids(15-22). Malgré certaines études positives, ces
molécules ne sont pas envisagées en clinique pour contrôler le gain pondéral
compte tenu de leur propension à induire un gain pondéral chez certains
individus.
La
sibutramine entraîne une perte de poids en augmentant le sentiment de satiété
et possiblement en augmentant la thermogenèse(15). Par contre, la sibutramine
est peu utilisée en raison de son potentiel d’exacerbation des symptômes psychiatriques
des patients. Ce médicament devrait être davantage étudié chez les patients
atteints de schizophrénie afin de déterminer son innocuité(15).
Après
l’introduction de l’amantadine à un dosage variant entre 100 et 300mg chez douze
patients qui avaient déjà présenté un gain pondéral moyen de 7,3kg, on a
observé une diminution moyenne de poids de 3,5kg sans aggravation des symptômes
psychotiques après environ six mois(23). Ainsi, l’amantadine
pourrait être envisagée chez certains patients traités avec des neuroleptiques
afin de bloquer ou de renverser partiellement le gain pondéral.
Conclusions
Les
données actuelles montrent l’ampleur du problème de gain de poids rencontré
chez les utilisateurs de neuroleptiques atypiques ainsi que les conséquences
négatives de cet effet sur leur santé. Certaines mesures peuvent réduire cet
effet : la mise en place de mesures préventives, tel la bonne alimentation
et l’exercice physique, et/ou l’implantation de traitements pharmacologiques,
tel la metformin, les antagonistes des récepteurs histaminergiques, le
topiramate et l’amantadine. Les découvertes futures permettront peut-être de
faire ressortir des facteurs de risque qui permettront de mieux encadrer le
choix des molécules à utiliser afin de mieux les adapter au patient. Il est
primordial de poursuivre la recherche dans ce domaine afin de trouver des
mesures préventives ou des nouveaux traitements pharmacologiques qui
permettront de pallier plus efficacement aux différents troubles que peuvent
procurer l’utilisation de neuroleptiques atypiques. D’ici là, un suivi des
valeurs pondérales sur une base périodique et un enseignement des conséquences
possibles de l’utilisation des neuroleptiques atypiques à long terme s’avèrent
nécessaire afin de prévenir un gain pondéral.
Préparé par :
Mathieu
Lapointe résident en pharmacie, CHUQ le Centre Hospitalier de l’Université
Laval
Révisé par :
Marie-Ève
Lavoie pharmacienne, CHUQ le Centre Hospitalier de l’Université Laval
Guylain
Bouchard, psychiatre, CHUQ le Centre Hospitalier de l’Université Laval
Références :
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